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Accompagner et permettre la participation active de tous les jeunes - Reconstruire un lien avec le public jeune dit « invisible » (Article 1)

Qu'est-ce qui incite une partie du public jeune à ce retrait ? Comment co construire des processus mobilisateurs où les jeunes sont partie-prenante ?

Accompagner et permettre la participation active de tous les jeunes

Article 1 : Reconstruire un lien avec le public jeune dit « invisible »

Dans le cadre de mon activité de coordinateur thématique sur le thème des transitions professionnelles, je propose sur la plateforme EPALE une série d’articles autour de la question de la mobilisation des publics dans des dispositifs d’accompagnement censés les aider à engager un parcours, professionnel, que la formation en soit un levier ou pas. Cette série se veut également une modeste contribution aux priorités européennes du programme Erasmus affirmant que « L'Europe doit s'appuyer sur la vision et la participation active de tous les jeunes pour construire un avenir meilleur, plus vert, plus inclusif et numérique ». 2022 étant l’année européenne de la jeunesse, nous aborderons ces deux thématiques (transitions, jeunesse) sous plusieurs angles permettant de « s'inspirer des actions, de la vision et des idées des jeunes » pour renforcer et dynamiser davantage le projet communautaire de l'UE. » Dans cet objectif, nous abordons aujourd’hui une facette de la question des jeunes adultes de 16 à 25 n’étant ni en études, ni en emploi, ni en formation – Not in Éducation, Employment or Training (NEET). Plus précisément, nous nous intéressons à ces jeunes dits « Invisibles ».

Un contexte particulier

Après plus de 2 années de crise sanitaire qui ont modifié nombre de repères individuels et collectifs, la situation internationale amplifie des inquiétudes multiples qui nous concernent tous.  L’imprévisibilité est à son comble et chercher à s’intégrer professionnellement dans ce moment si particulier suppose de mobiliser énergie, optimisme et de bénéficier de soutien. Tout le monde est concerné mais, comme souvent, les crises sont révélatrices de multiples inégalités et peuvent également les amplifier. On perçoit cette tension dans la mobilisation d’actions visant l’accompagnement des demandeurs d’emploi longue durée mais également dans de nombreuses initiatives, partout en France, sur la question des jeunes dits « invisibles ». Dans cette série d’articles, nous chercherons à mieux documenter et illustrer ce travail de terrain qui commence à porter ses fruits et nous donne des indications précieuses sur la complexité des facteurs à l’œuvre, sur la nécessité de prendre le temps de l’écoute et de ne pas coller des schémas prédéterminés sur des publics dont les situations recouvrent rarement nos prototypes et nos procédures.

Le public jeune dit « invisible »

Non-recours au droit, décrochage, NEETs, «publics dits invisibles », autant d’appellations différentes pour une question sociétale et démocratique centrale :  comment expliquer qu’une partie significative de la population ne puisse recourir à des droits susceptibles d’améliorer sa situation. Les constats sont anciens et sans appel et le public jeune est en première ligne : « Les jeunes de 16-25 ans font face à un taux de chômage deux fois supérieur à la moyenne (21,8 % contre 9 % au 3ième trimestre 2020) ; il est près du double dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville. Dans son étude de février 2020, la DARES estime qu’en 2018, 963 000 jeunes âgés de 16 à 25 ans ne sont ni en études, ni en emploi, ni en formation (NEET), soit 12,9 % des jeunes de cette classe d’âge[1]. » Comment expliquer cette situation et surtout quels leviers d’action publique mobiliser ? Depuis plusieurs années, les initiatives ont été nombreuses, notamment dans les dispositifs spécifiques initiés partout en France dans le cadre du programme d’investissement dans les compétences. Mais cette question se pose bien au-delà de la France et toute l’Europe est concernée. Et elle recouvre des questions d’inclusion non réductibles aux seuls aspects de l’emploi et de la formation. C’est bien le sentiment de pouvoir agir sur son avenir et celui du monde commun de toute une génération de citoyens européens qui est en interrogation. La question n’est pas nouvelle mais elle interroge plus que jamais les démocraties européennes dans ce moment où la suspicion envers les institutions augmente la tentation de nombreuses personnes de se désaffilier, de se débrouiller seuls, de se mettre en retrait. D’ailleurs, les moyens financiers très importants et l’inventivité des professionnels, déployés dans le cadre des programmes dédiés n’ont pas toujours rencontré le public visé. Alors, de qui parle-t-on ?

On désigne par ce terme les personnes qui sont non seulement sans emploi ni formation mais qui en outre ne recourent pas, par choix ou par méconnaissance, à l'offre d'insertion sociale et professionnelle.  En France, le nouveau contrat d’engagement jeunes, à propos duquel nous proposerons un prochain article blog à partir des initiatives proposées dans plusieurs Missions Locales, vise également à favoriser la mobilisation de ce public.

Des confusions à éviter

Mais l’expérience nous amène aujourd’hui à quelques constats et remarques :

- Notre propension à créer des catégories de publics (NEETs, décrocheurs, invisibles..) peut donner l’illusion d’un prototype de situations pour lesquelles on pourrait appliquer une procédure duplicable. Or, l’expérience nous montre à la fois la grande variété des situations mais surtout que la construction d’un lien de confiance suppose une attention à de très nombreux facteurs rarement réductibles à des outils ou des procédures.

- Cette catégorisation, présente en outre, l’inconvénient du réductionnisme : les personnes concernées peuvent être réduites aux difficultés qu’elles rencontrent. Alors que l’expérience nous montre l’incroyable richesse des ressources mobilisables par ces personnes. Cela suppose de déplacer la focale non plus uniquement sur les caractéristiques des personnes mais sur le contexte dans lequel une mobilisation peut se déployer permettant aux personnes de se sentir en position d’agir sur leur propre situation (et de ne pas se sentir obligées de se soumettre à la norme).

- L’autre risque est de réduire l’intervention au repérage ou du diagnostic. La plupart de ces personnes sont fatiguées des multiples diagnostics qu’elles ont vécus.  Bien sûr, l’objectif est de repérer les dits « invisibles », de renouer le contact, mais surtout de favoriser la remobilisation de ces personnes permettant ainsi d’assurer le relais vers une étape adaptée au parcours en construction. Et c’est bien de co-construction dont il s’agit et non de prescription.

Par ailleurs, la réflexion sur les publics dits invisibles ne se réduit pas à la construction de dispositifs dédiés, quel qu’en soit l’intérêt et la pertinence. Elle pose plus largement la question d’un processus d’accompagnement prenant réellement en compte la situation des personnes qui ont fait le choix, (ou ont eu le sentiment d’être obligée) de s’affranchir d’un système perçu comme contraignant et trop exigeant. Un système qui parle de motivation mais qui amplifie le doute voire la défiance.

Quels leviers d’action ?

Sur ce plan, la simple focalisation sur le repérage et le diagnostic risquent d’engendrer un sentiment de "traque" peu propice à la mobilisation du public. On peut d’ailleurs interroger les vertus du contrat (central dans le nouveau CEJ), comme levier pédagogique de l’engagement, alors même que la facilité d’entrée et la non conditionnalité apparaissent comme facteurs favorables dont le « retricotage » d’un lien de confiance. Agnès Heidet, consultante, travaille depuis plusieurs années sur ces questions, en accompagnant notamment plusieurs réseaux autour de l’accompagnement des personnes dites « invisibles ». Elle l’exprime ainsi : « Il y a plusieurs dimensions dans l’éloignement vis à vis des dispositifs et des structures : le sentiment d’une relégation qui ne pousse pas à s’exposer, la faible croyance dans sa capacité à pouvoir agir sur son avenir, le sentiment parfois d’être réduits à des freins et puis souvent aussi le sentiment d’un décalage entre attentes des institutions (ou du marché du travail) et situation personnelle parfois complexe. Ces facteurs se cumulent et produisent une défiance difficile à faire bouger. Ce repli se retrouve dans de nombreuses situations, pas uniquement chez les jeunes et ont été amplifiées par la période Covid. »

Agnès Heidet précise, en référence à un projet porté par les Missions Locales de Normandie, qu’elle a accompagné sur la question des invisibles (Accro jeunes) : « Dès le début, s’est posée la question des leviers possibles de mobilisation. Il était évident qu’il était nécessaire de penser un accompagnement plus rapide, intense, local et moins formel. C’est ce qui a été fait avec des résultats très intéressants, tant pour le public que pour les professionnels impliqués ».

Ce qui nous est décrit, c’est finalement un processus inversé dans lequel les actions ne sont pas prédéterminées, organisées de manière applicative (respecter le programme) mais co élaborées avec le public concerné, testées, modifiées voire abandonnées. Avec l’idée de se situer non plus dans une ingénierie verticale (définir à priori ce qui doit être fait) mais faciliter des occasions d’expériences, parfois informelles où un lien se tisse, une confiance naît, un plaisir de participer puis de contribuer apparaît. Si on fait l’inventaire après plusieurs mois de travaux et de recueils d’informations, on peut repérer quatre principes pédagogiques qui peuvent initier des pratiques mobilisatrices en prenant notamment en compte l’évolution des usages :

1- La considération et le regard porté sur le jeune. On considère chaque personne comme capable et en position d’apporter sa contribution au travail proposé. Sur ce plan, des diagnostics de freins vus d’un point de vue experts, peuvent renforcer le sentiment d’impuissance ;

2- Les modalités pédagogiques : si nous avons parlé de dispositif inversé, c’est bien dans le constat d’une nécessité de rythme, d’expérience à vivre, de coopération. Le public se mobilisera d’autant plus que l’activité est une occasion de sortir d’une simple réflexion ou d’une transmission d’informations ou de techniques. On peut travailler le CV de mille façons. Sur ce plan les stratégies pédagogiques de détours sont essentielles ;

3- La posture de l’accompagnateur : il ne s’agit ni de convaincre, ni de promouvoir, ni de jouer l’influenceur social  bienveillant mais plutôt d’assurer une fonction de facilitateur / médiateur essentielle à l’appropriation de ce qui se construit avec les jeunes chemin faisant ;

4- Un environnement propice : Interventions hors-les murs, processus expérientiels, construction de projets coopératifs avec production d’une œuvre collective...en somme co construire des environnements bienveillants, apprenants qui ouvrent des perspectives. En résumé, sortir d’une vision académique de l’employabilité qui fait toujours porter les efforts et les responsabilités sur la personne en difficulté. Sur ce plan, l’évolution du marché du travail, en obligeant une interrogation sur les critères de recrutement, peut nous inciter à ouvrir des espaces de négociation qui peuvent amener toute personne à penser que des portes peuvent s’entrouvrir.

Perspectives

Tout cela nous oblige à « décoincider », à sortir de nos propres croyances sur les autres, selon les termes du philosophe François Jullien, et à ainsi, entrouvrir des possibles accessibles à tous et partout. Une utopie ? A nous de penser une pédagogie de l’accompagnement qui n’impose pas des normes supplémentaires mais rend mobilisables et activables les ressources invisibilisées de nombre de personnes. Plus qu’un enjeu pédagogique, c’est bien d’équité et de démocratie dont il est question.

 

                                                                                                                      André Chauvet

 

[1] Appel à projets/Repérer et mobiliser les publics « invisibles » et en priorité́ les plus jeunes d’entre eux / Programme d’investissement dans les Compétences (PIC)

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