Blog
Blog

Vivre et expliquer l’interculturalité. Parcours d’une sage-femme chercheuse en maïeutique.

Vivre et expliquer l’interculturalité. Parcours d’une sage-femme chercheuse en maïeutique. Julie Bourdin

Vivre et expliquer l’interculturalité. Parcours d’une sage-femme chercheuse en maïeutique.

Entretien avec Madame Julie Bourdin

Bonjour Mme Julie Bourdin, vous êtes doctorante en sciences de l’éducation et de la formation à l’Université de Rouen (France) et sage-femme au Centre Hospitalier Universitaire Vaudois (Suisse).

Aujourd’hui nous voulons échanger avec vous sur la question de l’interculturalité que vous travaillez mais aussi que vous vivez directement compte tenu de votre trajectoire et réseaux internationaux (Brésil).

- Pour démarrer, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vous-même, et nous dire comment vous avez rencontré l’interculturalité lors de votre trajectoire personnelle et/ou professionnelle ?

J’ai rencontré l’interculturalité à différents moments et dans différentes dimensions de ma vie. Cela concerne aussi bien la dimension de la recherche scientifique que celle de mon activité professionnelle ou encore de ma vie personnelle. Je suis française et sage-femme de formation initiale. J’ai exercé en tant que sage-femme de terrain et formatrice à l’école de sages-femmes de Rouen. Dans mon activité professionnelle de sage-femme, la dimension interculturelle est présente quand nous prenons en charge des patientes issues de différentes cultures. Par exemple, nous pouvons assister à une véritable acculturation des patientes quand celles-ci vont souhaiter avoir recours à une analgésie péridurale alors qu’elles ont déjà accouché plusieurs fois sans dans leur pays d’origine. Puis j’ai vécu et étudié l’interculturalité à travers ma recherche doctorale qui porte sur l’activité professionnelle et de formation des infirmières obstétricales au Brésil. A ce titre, j’ai expérimenté l’interculturalité et ses tensions initiales à travers le fait de réaliser une recherche scientifique dans un pays étranger, d’observer mon activité professionnelle dans un autre contexte socio-culturel que le mien et de vivre durant 4 mois au Brésil. Passé les tensions initiales, l’interculturalité devient une source d’enrichissement à tel point qu’aujourd’hui je la recherche. C’est comme ceci que je n’ai pas hésité à partir en Suisse pour y exercer et y vivre actuellement.

- Dans votre travail en maïeutique et votre recherche auprès des infirmières obstétricales brésiliennes, la question de l’interculturalité a une résonance particulière. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur la maïeutique, cette recherche, votre posture et regard ?

Concernant la maïeutique, l’interculturalité est finalement présente partout !

D’un point de vue professionnel, dans la mesure où des femmes accouchent partout dans le monde, des constats communs tendent à se dégager puisqu’il s’agit au fond :

  • D’exercer un champ d’activité auprès des femmes et de leurs familles. Nous pourrions alors solliciter l’interculturalité au titre de la comparaison des cultures professionnelles des sages-femmes dans le monde mais aussi tout simplement au titre de la comparaison du phénomène de la naissance dans le monde. Quelles différences ? Quelles similitudes entre les cultures ? En référence à Dasen, nous nous situons ici dans « l’étude comparative d’un phénomène dans plusieurs cultures ».

 

  • Il s’agit aussi de prendre en charge des femmes qui accouchent dans une société en particulier mais qui sont, elles, issues de différentes cultures. Et, de plus, elles viennent accoucher dans un système culturel encore plus spécifique. Celui de la culture biomédicale. Les anthropologues de la santé ont particulièrement bien décrit ceci et notamment l’anthropologue américaine Robbie Davis-Floyd qui a décrit trois modèles de soins : technocratique, humaniste et holistique. En référence à Dasen, nous nous situons maintenant dans « l’étude d’un phénomène à l’intérieur d’une seule culture, portant en particulier sur l’influence de la culture sur celui-ci, ou des interactions entre le phénomène en question et la culture ». D’où l’importance que les professionnels de la santé soient formés à l’interculturalité. L’interculturalité et la communication interculturelle sont des compétences sociales qui s’apprennent et se développent tout au long de la vie.

 

  • Enfin, il s’agit de partager un champ d’activité entre différentes cultures professionnelles. Celle des sages-femmes et celle des médecins par exemple. En référence à Dasen, nous nous situons alors dans « l’étude des processus mis en jeu par la rencontre de personnes d’origines culturelles différentes, ou se réclamant de deux ou de plusieurs cultures ».

En ce qui concerne notre recherche doctorale, la phase exploratoire de notre recherche, composée de nos lectures sur l’éducation comparée, l’éducation interculturelle, l’interculturalité, de nos entretiens et de nos missions professionnelles, comportait une dimension interculturelle très forte. Et c’est cette étape qui nous permit d’orienter différemment notre objet de recherche en le centrant uniquement sur le Brésil. Ce fut aussi, pour nous, une étape dans l’évolution de notre posture de chercheuse. En effet, d’une dimension professionnelle marquée nous avons progressivement glissé vers une dimension plus scientifique et de recherche. Il s’est opéré une distanciation et une décentration par rapport à notre objet d’étude car nous souhaitions comprendre le « fait culturel » de l’accouchement et de la naissance avec une approche systémique macro-méso-micro et surtout dans un contexte socio-culturel que nous ne connaissions pas et dans lequel notre bagage professionnel ne devenait plus qu’un outil de compréhension et non plus une grille d’analyse ou de lecture. C’est alors que nous avons pris conscience que lors de notre première mission professionnelle au Brésil nous avions naïvement effectué la comparaison spontanée « de l’homme qui, pour donner du sens à une situation nouvelle, la rapporte à quelque chose de connu » comme nous l’a indiqué Raveaud (2007, p. 377). Avec certitude, grâce à l’interculturalité, notre objet d’étude devenait la maïeutique au Brésil dans ses dimensions professionnelle et de formation nous permettant aussi d’interroger l’universalité de cette discipline. C’est ainsi que le concept de l’interculturalité mais aussi ceux de la culture et de l’identité ont donc tout naturellement trouvé leur place dans le cadre conceptuel de notre recherche doctorale. De plus, mobiliser ce concept nous a également permis d’élaborer notre démarche méthodologique en choisissant nos outils méthodologiques.

- Le terme d’interculturalité est un peu difficile à cerner, comment à partir de votre expérience l’avez-vous vécu ? Quels caractéristiques ou éléments retenez-vous ?

Effectivement le terme est polysémique, tout comme celui d’acculturation d’ailleurs. Au Brésil, nous avons vécu un choc culturel professionnel mais par voie de conséquence personnel également. Le choc culturel est défini par Cohen-Emerique, comme « une réaction de dépaysement, plus encore de frustration ou de rejet, de révolte et d’anxiété […] ; en un mot, une expérience émotionnelle et intellectuelle, qui apparaît chez ceux qui, placés par occasion ou profession hors de leur contexte, se trouvent engagés dans l’approche de l’étranger […]. Ce choc est un moyen important de prise de conscience de sa propre identité sociale dans la mesure où il est repris et analysé » (Ferréol & Jucquois, 2010, p. 176). Dans notre cas, nous avons tour à tour traversé deux crises ou tensions identitaires professionnelles majeures :

  • La première lors de notre arrivée au Brésil et au commencement de notre récolte de données : nous devions alors « lutter » contre nos standards et représentations professionnelles de sage-femme française. Nous devions finalement « lutter » contre le modèle professionnel que nous avions toujours connu et mis en pratique dans notre activité professionnelle.

 

  • La seconde à notre retour du Brésil et au retour dans notre activité professionnelle de sage-femme clinicienne en France. Nous devions alors cette fois « lutter » contre nos standards et représentations professionnelles de sage-femme devenue franco-brésilienne. En effet, notre pratique professionnelle n’était plus la même. Elle s’était enrichie, dans ce nouveau contexte socio-culturel, d’un nouveau modèle de prise en charge des femmes et nous avions incorporé celui-ci sans nous en rendre compte. C’est en revenant dans notre contexte socio-culturel premier, que nous avons pris conscience de ceci car nous nous heurtions au regard de nos collègues sages-femmes et surtout à l’impossibilité de mettre en œuvre et en pratique ce nouveau modèle de prise en charge des femmes dans le contexte hospitalier français.

La première crise identitaire professionnelle décrite a été, au final, la plus rapide et la plus simple à résoudre car elle a été source d’un indéniable enrichissement professionnel et donc de plaisir. La seconde, par contre, a été bien plus longue et difficile à résoudre et s’est même étendue au domaine personnel. Elle s’est finalement résolue par notre départ en Suisse c’est-à-dire dans un nouveau contexte de pratique professionnelle nous permettant de mettre en pratique notre nouvelle identité professionnelle hybride de sage-femme. Cette pratique étant, au fond, davantage centrée sur la femme et donc davantage en accord avec nos valeurs professionnelles et personnelles.

- Qu’est-ce que ce parcours international et interculturel vous a-t-il apporté ou vous apporte encore ?

En soit, les Sciences de l’Education et de la Formation nous ont offert une opportunité d’acculturation professionnelle. Non sans difficultés, certes, car « la perspective interculturelle nécessite de faire un "pas de côté" par rapport à ses références propres. Il ne s’agit pas de nier sa propre identité culturelle/soignante, mais de composer avec l’identité de l’autre » (Brennetot dans Colinet, 2019, p. 144). L’interculturalité, démarche volontaire vers l’altérité, est donc une compétence sociale qui vise le partage à la recherche d’un enrichissement mutuel. Elle est fondée sur la (re)connaissance mutuelle et une implication de plusieurs parties. Elle nécessite donc :

  • Une méta-connaissance de son propre système culturel et de ses stéréotypes vis-à-vis des autres cultures

 

  • Une décentration par rapport à son propre système culturel (décentration de son ethnocentrisme premier) pour aller à la rencontre de l’autre dans une perspective relativiste, d’ouverture et d’empathie

 

  • Un échange et un partage en s’appuyant sur une communication interculturelle efficace, à la fois dans la maitrise de la langue et des référents culturels et une écoute active

L’interculturalité produit une nouvelle identité culturelle mais n’induit pas de perte des repères identitaires. Au contraire elle est une source d’enrichissement et apporte une plus-value par la connaissance de l’autre. Elle aboutit à un savoir partagé et à un capital commun de références et de codes. Je trouve ceci tellement riche ! Et enfin, pour les aspects un peu plus « délicats » de l’interculturalité. La diversité culturelle nous fait vivre quelques situations qui deviennent des belles anecdotes cocasses à partager en famille ou entre amis !

- Pouvez-vous nous donner un auteur, un ouvrage et/ou une référence qui vous ont guidé(e) ou marquée(e) ?

Dasen, P. R. (2002). Pourquoi des approches interculturelles en sciences de l’éducation. Louvain-la-Neuve: De Boeck Supérieur.

Je vous remercie pour cet échange, de nous faire partager votre expérience et votre apport.

Thierry Ardouin

quali form.
Login (0)

Logáil isteachCláraigh chun tuairimí a phostáil.

Want to write a blog post ?

Don't hesitate to do so! Click the link below and start posting a new article!