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Blog

L'accompagnement sur un territoire à la création d'entreprise : similitudes avec l'AFEST

13/05/2019
by Hélène Paumier
Langue: FR
Document available also in: EN DE LV

 

La démarche de la création d'entreprise sur un territoire trouve ses similitudes avec l'Action de Formation en Situation de Travail. Solveig GRIMAULT, sociologue à l'IRES, est l'auteure de l'article "Accompagner la création d'entreprise: les conditions d'un "territoire apprenant"" revient sur son intervention à la table ronde "Comment l'AFEST réinterroge et fait évoluer les concepts et méthodes de la formation ?" de la 9ème rencontre thématique EPALE France. 

 

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Que peut-on appeler un « territoire apprenant » et en quoi peut-il soutenir des apprentissages proches de ceux qui opèrent dans le cadre d’une Action de formation en situation de travail ?

Je voudrais effectivement insister sur l’importance d’un « environnement » ou plutôt d’un « territoire apprenant » pour des demandeurs d’emploi créateurs d’entreprise, qui ont à apprendre à devenir entrepreneur alors qu’ils étaient jusqu’alors salariés et avant tout détenteurs de savoir-faire de métiers. S’ils sont accompagnés d’une certaine manière, ils peuvent apprendre à être chef d’entreprise en exerçant progressivement leur capacité à former puis exploiter leur entreprise naissante : dans ces conditions, les ressorts de cet apprentissage s’approchent effectivement de ceux qui opèrent dans le cadre de l’Afest. Les créateurs peuvent être soutenus par différents intervenants, qui accompagnent la formation du projet ou les débuts de l’entreprise en fonctionnement, qui les financent, ou qui accompagnent l’ensemble du processus en amont et en aval de l’installation. C’est en fait un « agencement d’accompagnement » qui intervient, et cette diversité est utile au créateur si toutefois cet agencement parvient à produire une continuité pour accompagner pas à pas le développement progressif de l’expérience du créateur qui apprend à devenir chef d’entreprise. C’est là qu’intervient un territoire apprenant – ou pas : tout dépend de la façon dont cet agencement d’accompagnement s’est territorialisé. Soit on a affaire à une territorialisation « bottom up » d’un agencement d’accompagnement qui se forme autour d’un projet commun (ici l’aide à la création d’entreprise au plan local), et qui cherche à constituer un environnement commun fait des différentes ressources des intervenants[1] pour en faire profiter collectivement les créateurs. Un réseau de ce type, ou les intervenants apprennent aussi les uns des autres, peut constituer un « territoire apprenant » :  les créateurs apprennent grâce à ce soutien à identifier et solidariser les ressources dont ils ont besoin, à en faire un réseau cohérent et apte à produire une performance économique, et à territorialiser leur projet. A l’inverse, un réseau d’accompagnement peut s’être constitué selon une logique de territorialisation « top down », dans le souci de mailler un territoire par la présence (juxtaposée) d’experts spécialisés, qui vont chacun et successivement délivrer des prestations spécialisées ajustées à un découpage a priori et théorique d’un business plan… mais au risque de « découper aussi les projets ». Le créateur apprend ceci et cela auprès d’un expert puis d’un autre, mais on ne voit plus trace d’un soutien à la solidarisation des ressources, ni à l’expérience de territorialisation du projet alors que c’est comme cela même que se constitue en réalité l’entreprise, et c’est donc ce que le créateur doit faire et doit apprendre à faire (en le faisant). Un tel réseau soutient sans doute certains apprentissages, mais il n’apprend pas à proprement parler à devenir chef d’entreprise. Ce n’est pas un « territoire apprenant » ; il n’y a pas d’apprentissage à même l’expérience du chef d’entreprise – comme dans l’Afest et comme c’était le cas dans l’autre configuration.

En pratique, la réalité du fonctionnement des réseaux d’accompagnement peut hybrider ces deux formes de territorialisation, mais les maillons qui assurent un véritable service d’accompagnement territorialisé sont alors souvent aux marges du réseau : dans le cadre de la mise en œuvre du dispositif Nacre (Nouvel accompagnement à la création-reprise d’entreprise), c’est le cas des parrains par exemple, qui savent aider les créateurs à créer un environnement, l’étendre, trouver des ressources, territorialiser un projet, etc. parce qu’ils ont eux-mêmes dû et su le faire pour leur propre compte.


[1] Ressources institutionnelle liée à leur propre inscription dans un réseau ; ressources du territoire – comme construit – faisant jouer les différents types de proximité et qui peuvent être plus accessibles à/ mieux connues de certains membres du réseau d’accompagnement (les parrains par exemple, en tant qu’anciens chefs d’entreprise implantés localement, peuvent connaître des ressources de proximité), etc.

 

Comment qualifier plus précisément l’apport des parrains et les formes d’apprentissage qu’ils soutiennent ?

 

Les parrains sont d’anciens dirigeants ou cadres dirigeants d’entreprise, mobilisés par le réseau des plates formes d’initiative locale pour poursuivre l’accompagnement du créateur après l’immatriculation de l’entreprise, en fonctionnement donc, en complément de l’accompagnement plus distant réalisé par les chargés de mission de la PFIL. Les parrains interviennent à la demande du créateur, sur proposition du chargé de mission. L’intervention des parrains se caractérise d’abord par le fait qu’ils vont voir sur place pour « sentir les choses » : le magasin, les clients, le produit, les papiers, le bureau, etc. Les créateurs disent de leur côté qu’ils « leur « montrent tout », leur « donnent tout ». Comment le parrain aide le créateur à apprendre à être un chef d’entreprise, en situation ? Je voudrais insister sur deux points. Le parrain est une présence, un observateur actif, qui peut d’abord aider le créateur à redécouvrir des ressources ignorées par son modèle d’affaire, mais qu’il avait pourtant sous la main. Un parrain donnait l’exemple d’un créateur qui, (précédemment pilote de machine chez un imprimeur), vendait des encres à des imprimeurs. Ce parrain s’est aperçu tout doucement qu’il y avait en fait de la vente mais aussi de la formation pour l’utilisation d’un nouveau type d’encre, et du réglage des machines. Toutes choses que le créateur savait faire. Il a également découvert qu’aucun des concurrents de ce créateur n'apportait ces soutiens complémentaires, alors que le besoin des clients n’était pas simplement un produit mais un service plus complet. Le créateur savait le faire, mais il n’y avait pas accordé d’importance… et c’est donc le regard actif du parrain qui lui a permis de découvrir, en situation, qu’il pouvait remobiliser une ressource délaissée, l’une de ses compétences, « bricoler » les ressources qu’il avait sous la main en les recombinant pour produire un nouveau service – et construire un nouveau modèle économique. Le créateur a pu re-territorialiser son projet grâce à l’attention du parrain qui, en travaillant avec lui, « en se frottant aux choses » avec lui, a créé un « environnement "augmenté" » et a redonné de la valeur à certaines parties de la réalité que le créateur avait délaissées ou négligées. Au fond, le parrain lui a appris à diriger son attention en conduisant avec lui une enquête, et en mettant à l’épreuve les hypothèses qu’elle permet de formuler (sur un nouveau service par exemple). Le parrain est un co-enquêteur, un observateur, un « expanseur » d’environnement, un « révélateur » de ressources, un (co-)bricoleur : autant de choses qu’il a eu l’expérience de faire pour lui-même.

Les parrains manifestent également le fait que l’ignorance première du créateur, dans de nombreux domaines, n’est pas un problème. Au contraire, c’est un facteur d’apprentissage, comme le souligne plus généralement Patrick Mayen : beaucoup disent par exemple que les jeunes chefs d’entreprise ne savent pas lire les bilans que leur envoie leur expert-comptable, qu’ils n’ont pas de vision d’ensemble de leur exploitation, qu’ils restent d’abord sur leurs savoir-faire habituels, qu’ils ne se posent pas assez de questions, etc. Le parrain va donc introduire de nouveaux objets d’attention ; il va obliger le créateur à explorer d’autres perspectives sur sa situation, à étendre son horizon, à se poser des questions. Il aide le créateur à élargir son expérience, et à lui donner une direction. Pour autant, il n’est pas un conseil, et les décisions restent à la main du créateur. C’est un compagnon. C’est parce qu’il a déjà su faire pour son propre compte, qu’il sait aiguiser et focaliser l’attention du créateur qui doit faire et apprendre à faire. L’accompagnement des parrains est donc habilitant parce qu’il donne aux créateurs l’opportunité d’éprouver leurs capacités en situation, et leur permet de les développer. D’ailleurs, aucun ne s’émeut du fait que les capacités d’un créateur soient d’abord très insuffisantes sur de nombreux aspects ; tous font crédit au créateur d’être en capacité de devenir compétent. C’est aussi en cela que l’accompagnement des parrains est habilitant.

Le parrain accompagne l’expérience du chef d’entreprise, soutient la territorialisation ou la reterritorialisation de l’entreprise. Il est un maillon essentiel d’un territoire apprenant pour le créateur ; et pourtant, il est marginal au plan institutionnel : il est « un plus », dont le bénéfice est reconnu, mais qui ne fait pas partie du service habituellement conçu comme nécessaire pour accompagner les créateurs. Il conviendrait peut-être d’étoffer ce service pour lui adjoindre la fonction de parrainage, qui me semble être essentielle, compte tenu des apprentissages qu’elle permet, à la pérennité des entreprises et donc à la sécurisation des parcours des créateurs.

 

L’accompagnement des créateurs réalisé par les parrains en situation de fonctionnement de l’entreprise, et le concept de « territoire apprenant » trouvent-ils des échos dans d’autres pratiques d’accompagnement, d’autre formes d’apprentissage, pour d’autres publics ?

On devrait pouvoir parler de « territoire apprenant » et en produire pour d’autres publics dès lors qu’ils ont besoin d’un accompagnement associant différents partenaires, accompagnant leur expérience, et les habilitant c’est-à-dire leur donnant l’opportunité de faire la preuve de leurs capacités – à tenir un poste par exemple : c’est le cas des demandeurs d’emploi éloignés du marché du travail qui peinent précisément à accéder à des opportunités, ou des jeunes en insertion professionnelle qui manquent d’occasions de faire des expériences de travail.  Il s’agirait d’un accompagnement qui contribue à créer des « situations potentielles de développement » (Mayen, 1999), à soutenir des apprentissages et un développement de compétences en travaillant « à même » l’expérience de travail (comme le fait un parrain qui regarde un créateur travailler, va voir ses locaux, etc., et travaille, discute, réfléchit avec lui sur cette base) ou sur des retours d’expérience. C’est d’ailleurs la perspective adoptée par certains dispositifs d’accompagnement, et certains outils (la Garantie jeunes et les PMSMP – périodes de mise en situation en milieu professionnel), qui misent précisément sur le fait de procurer des expériences aux jeunes en insertion, pour travailler les retours d’expérience et en faire la matière même de l’accompagnement.

Cela interroge également la conception fréquemment partagée selon laquelle il faudrait d’abord « lever des freins », pallier des insuffisances ou déficits des personnes en recherche d’emploi par exemple, avant de pouvoir commencer à vraiment chercher un emploi et à faire des expériences de travail… (en prescrivant dans ce cas des prestations administrées en amont). Pour les parrains et les créateurs d’entreprise, c’est l’inverse : les freins et les incapacités premières sont des opportunités d’apprentissage et ces apprentissages s’opèrent en situation, et non pas en amont de façon « essentiellement préparatoire » et déconnectée du projet d’entreprise. Bien d’autres publics auraient certainement besoin de pouvoir bénéficier d’un accompagnement habilitant, faisant place à des apprentissages issus d’un travail sur/à partir de ce matériau qu’est l’expérience – expériences de travail, de création d’une entreprise, d’élaboration et de concrétisation d’un projet de retour à l’emploi, etc.

On pourrait enfin insister aussi sur l’importance, dans tout type d’accompagnement, de travailler à la création et à l’extension d’un environnement, celui du projet et de la personne accompagnée, environnement qui confère des ressources et qui entre dans un fonctionnement, plutôt que, de façon plus habituelle, d’insister sur les caractéristiques données et pensées comme « figées » d’un contexte (Zask, 2008), auquel il faudrait adapter de façon unilatérale les contours du projet. Il s’agit alors pour l’accompagnement, plutôt que de faire valoir un contexte opposable au projet et à la personne, de travailler à la création d’un environnement avec lequel entrer en transaction, et de soutenir cette « transaction » (Dewey, 1993), c’est-à-dire l’expérience des personnes accompagnées.

 

Source : Solveig Grimault, « Accompagner la création d’entreprise. Les conditions d’un "territoire apprenant" », Education permanente, n°216, p. 49-59.

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