chevron-down chevron-left chevron-right chevron-up home circle comment double-caret-left double-caret-right like like2 twitter epale-arrow-up text-bubble cloud stop caret-down caret-up caret-left caret-right file-text

EPALE - Plateforme électronique pour l'éducation et la formation des adultes en Europe

Blog

[Lettres portugaises n°1] En France, les bouchers sont donc diplômés ?

21/08/2018
par patrick Mayen
Langue: FR
Document available also in: EN DE

A l’occasion d’un séjour d’étude à la rencontre de chercheurs et de jeunes chercheurs, cette série d’articles cherche à développer des étonnements et des réflexions pour penser les questions de formation professionnelle et des questions d’apprentissage professionnels, en et hors situations de travail. Dans la perspective ouverte par le philosophe François Jullien, nous partons de l’idée qu’il est parfois utile de faire un détour pour mieux revenir à ce qui nous préoccupe. Faire un détour par un autre pays, ses pratiques et ses croyances relève de ce type de détour, pour mieux prendre distance avec nos propres croyances, certitudes, préoccupations et pratiques et pour mieux y revenir. Il ne s’agit donc pas ici de prétendre décrire et analyser le système de formation portugais, ni les pratiques et les croyances, mais de développer des effets de surprise, d’étonnement et de décalage tels qu’un français peut ou pourrait les éprouver…

Dans les blogs à venir, les réflexions resteront liées à la question des apprentissages en milieu de travail qui constitue notre thématique générale.

Les bouchers français sont donc diplômés ?

/fr/file/meat-1030729960720jpg-0meat-1030729_960_720.jpg

 

Pour une chercheure portugaise dont le champ de recherche est celui du travail et de la formation professionnelle, les séjours en France peuvent se révéler pleins d’étonnement. Ainsi, Natalia Alves exprime-t-elle le souvenir d’un étonnement particulièrement marqué au cours d’une discussion avec un boucher chez qui elle faisait tout simplement des courses. Elle découvre alors qu’en France, les bouchers détiennent une certification et qu’ils ont suivi, pour la plupart, une formation qualifiante et certifiante. Elle découvre à partir de là que le cas des bouchers n’est pas isolé et que de nombreux métiers, font l’objet de formations organisées et instituées, et l’objet de certifications reconnues, alors que ce n’est pas le cas au Portugal.

Ces différences nous interrogent ou devraient nous interroger sur les certitudes que nous pouvons avoir à propos de ce qui compose notre propre monde. Cela traduit un rapport à la formation, un rapport à la valeur des métiers, de la connaissance et des compétences diversifiés et parfois bien contrastés. Cela traduit aussi des différences de croyances vis-à-vis de l’apprentissage : comment apprend-on un métier ? ou comment devient-on un professionnel compétent ? Quelle est la part de l’expérience ? Quelle est le statut et la part des connaissances formelles dans la construction des savoirs et savoir-faire professionnels ?

Une étude approfondie devrait pouvoir apporter des connaissances sur ce type de questions : si l’on observait les bouchers expérimentés de l’un et de l’autre pays, pourrait-on caractériser des différences, différences de pratiques, différences de performances, différences de qualité pour les clients, par exemple, et, in fine, différences de qualité gustative ou sanitaire des mets composés avec la viande préparée par les uns ou les autres ? Pourrait-on observer des différences de durée des apprentissages, du temps de maîtrise du travail, de résolution des difficultés spécifiques d’apprentissage ?

Les conceptions des systèmes de qualification et de certification, de leurs évolutions ou de leurs permanences, ne sont pas sans rapport avec des enjeux sociaux ou économiques. Ainsi, le système de recrutement, de classification et des rémunérations reste lié, en France au système de certifications, même si cette relation s’est distendue au cours des dernières années. Au Portugal, l’ensemble des métiers qui peuvent s’exercer sans formation et certification laisse le champ ouvert aux employeurs. Ceux-ci n’ont alors guère d’intérêts à faire reconnaître ces métiers comme des métiers exigeant savoirs et savoir-faire normalisés, accessibles par la formation, et reconnus et validés par des certifications reconnues.

Quelle est la nature du métier, celle du travail et les modalités adéquates de formation des compétences ?

L’activité en milieu de travail, sur le mode de l’apprentissage sur le tas est ainsi un mode important de formation au Portugal. Mais en est-il si différemment en France quand on peut observer qu’une proportion importante de personnes au travail occupent un emploi qui ne correspond pas à la formation initiale qu’elles ont suivie.

Parler d’apprentissage sur le tas ne veut pas dire que les personnes ont appris, seules, dans une « pure » confrontation à l’action. La notion d’apprentissage sur le tas recouvre des configurations d’apprentissage très diversifiées et contrastées selon les lieux. Toutes les formes de tutorat ou de compagnonnage peuvent se retrouver dans les entreprises, comme par exemple, les boucheries. Les employeurs y ont intérêt à organiser la formation des nouveaux personnels, quelle que soit la forme qu’ils choisissent ou qu’ils reproduisent. Quant aux débutants, il leur reste à trouver les moyens nécessaires pour répondre à ce que la psychologie du travail a appelé les exigences de la tâche mais, dans un milieu où des formations professionnelles certifiantes n’existent pas, il se peut que les efforts faits par les employeurs pour former sur le tas, aient tendance à être plus élevés puisqu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour assurer la montée en compétences de leur personnel.

On peut s’interroger enfin sur la conception qu’une société développe et entretient à propos du travail et à propos des différentes formes de travail, de la nature et de la valeur de ce travail ou encore du niveau de complexité et d’expertise qu’il exige pour être bien réalisé (et non pas exécuté). On trouve en France de nombreux métiers ou emplois qui sont supposés pouvoir être exercés sans formation ni certification. Cela peut varier d’une époque à une autre. Ainsi, le travail d’assistante maternelle anciennement dénommé nounou, exercé longtemps sans contrôle ni exigence, s’est d’abord normalisé avec une obligation de formation pour l’obtention d’un agrément. Puis de nombreuses certifications se sont mises en place peu avant que de très nombreuses « nounous » expérimentées, s’engagent dans la validation de leurs acquis professionnels. La valeur et la complexité du travail ainsi que les enjeux de la qualité de leur travail pour les enfants dont elles pouvaient avoir la charge n’ont pas été les seuls facteurs du développement des certifications. Il s’agissait aussi d’assurer une sorte de régularisation de ces occupations pour en faire des emplois et des métiers pouvant aussi donner des droits sociaux à leurs titulaires et agir aussi globalement sur l’emploi.

Lorsque les certifications et les formations formelles n’existent pas, on peut se poser la question des croyances portant sur la qualité et l’homogénéité des biens ou des services produits. On est bien obligé de postuler que la plupart des personnes qui cherchent à occuper ces fonctions ou emplois, sont et seront capables de le faire par une expérience plus ou moins longue des situations constitutives de ces fonctions ou métier et à partir de leurs propres expériences antérieures de vie ou de travail. « Ça s’apprend par expérience ou sur le tas » devient ainsi une croyance sociale constitutive de ce qu’est un type de métier ou d’emploi dans une société donnée à un moment donné. Cela s’accompagne aussi d’une autre croyance, celle selon laquelle un niveau de qualité acceptable et de compétence acceptable, pourra se construire avec cette expérience. Dans ce cas, ce qu’on observe encore, c’est l’idée selon laquelle, grosso modo, les pratiques seraient à peu près identiques, et que, par l’expérience, toute personne finirait par construire à peu près les mêmes pratiques, les mêmes savoirs et savoir-faire.

 

Cela supposerait qu’il se trouve, au cœur même de l’interaction entre une personne et un certain objet de travail dans une certaine catégorie de circonstances, des facteurs qui déterminent un certain type d’orientation de l’apprentissage. Ainsi, en agissant avec un même type d’objet, se construiraient des schèmes d’action et d’utilisation à peu près identiques, construction due aux propriétés fondamentales de ces objets et de l’action possible qu’un humain peut entretenir avec ceux-ci.

Cette question intéresse les anthropologues depuis toujours. Elle devrait intéresser la formation également. Surtout si l’on fait l’hypothèse, que, dans la plupart des types de travail, il existe des nœuds, des points critiques, et donc des objets et enjeux d’apprentissage plus essentiels que d’autres. Quelle part mérite alors l’attention de la formation, le temps et les efforts pour organiser l’apprentissage ?

/fr/file/mayencafejpg-7mayen_cafe.jpg

 

Patrick MAYEN est professeur en sciences de l'éducation à l'Université de Bourgogne Franche Comté / Agrosup Dijon et expert thématique EPALE France. 

 

Share on Facebook Share on Twitter Epale SoundCloud Share on LinkedIn Share on email