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La posture de l’entre-deux en éducation

Entretien avec Laurence Thouroude suite à la sortie de son ouvrage « Prévenir les handicaps et les violences. La posture de l’entre-deux en éducation"

Entretien avec Laurence Thouroude sur " La posture de l’entre-deux en éducation "

Thierry Ardouin : Bonjour Laurence Thouroude, vous êtes maître de conférences en Sciences de l’éducation et de la Formation à l’université de Rouen Normandie et vous travaillez et questionnez la posture de l’entre-deux en éducation notamment au regard de la violence et du handicap. Vous venez de publier un ouvrage « Prévenir les handicaps et les violences. La posture de l’entre-deux en éducation » aux éditions Champ social. Ce sujet intéresse tout enseignant, éducateur et formateur.

Pour démarrer, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vous-même, votre parcours, et nous dire ce qui vous a amené à travailler sur cette notion de « l’entre-deux » ?

Mon parcours professionnel se divise en deux périodes : une première période comme enseignante dans le premier degré, principalement en maternelle, et une deuxième période, encore en cours, comme maître de conférences à l’université de Rouen Normandie. J’ai soutenu ma thèse en 1996, sous la direction de Claude Malandain, psychologue clinicien, sur la tolérance aux différences à l’école maternelle, avec un éclairage particulier sur le handicap et l’intégration dans l’école ordinaire. J’ai ensuite élargi mon champ d’enseignement et de recherche aux questions de violence en milieu scolaire. Mes recherches sur les CLIS (classes d’intégration scolaire), accueillant des élèves de 6 à 12 ans en grande difficulté scolaire m’ont amenée vers l’étude des différentes formes de résistance aux apprentissages.

Parallèlement à mon parcours de recherche, l’un de mes collègues est parti exercer dans une université canadienne et m’a confié son cours sur la violence en milieu scolaire, en m’affirmant que j’étais compétente pour le faire. J’ai travaillé pour être en mesure de l’être, et je remercie ce collègue de m’avoir accordé sa confiance. Ce qui pose problème me passionne et me pousse en permanence vers la recherche. En lisant l’ouvrage fondateur de Daniel Sibony, philosophe et psychanalyste, intitulé « Entre-deux, l’origine en partage » (1991), j’ai découvert que l’entre-deux tel qu’il l’a théorisé, était un outil précieux pour penser la relation à l’autre, le différent, dans les contextes éducatifs difficiles. Sibony a d’ailleurs accepté d’écrire la préface de mon ouvrage, et je l’en remercie.

Qu’est-ce que l’entre-deux ? d’où vient ce concept ? Comment le situez-vous et/ou le définissez-vous ?

L’entre-deux désigne à la fois une situation inconfortable et risquée traversée par des enjeux identitaires, et une rencontre réussie avec l’autre, celui qui risque d’altérer ma personnalité, ma propre vision du monde. Sibony propose un autre regard sur la différence, à partir des points communs qui font lien, pour initier une véritable rencontre avec l’altérité, ce qui ne va pas de soi. La rencontre avec l’adolescent, le singulier, le différent, le sujet en difficulté, est d’ailleurs un problème récurrent posé au système éducatif. L’enjeu pour l’élève est toujours de trouver place, se sentir à sa place, pour pouvoir se développer harmonieusement et progresser dans ses apprentissages. Passer les épreuves, articuler différence et ressemblance, c’est trouver l’entre-deux, en contexte scolaire… et ailleurs.

L’entre deux est un concept, donc une construction théorique, qui nous invite à porter un regard sur la réalité humaine dans sa complexité et son unicité. Penser l’entre-deux, c’est penser le lien à l’autre. « Rien de plus pratique qu’une bonne théorie », disait Kurt Lewin, c’est-à-dire que les concepts nous permettent d’aborder plus facilement une situation concrète à résoudre, et au final, de mieux comprendre la réalité humaine.  

Quel est l’intérêt de cette notion d’entre-deux en éducation et spécifiquement au regard de la violence et du handicap en milieu scolaire ?

L’entre-deux est un concept multiforme. J’ai pu constater au cours de ma formation que l’entre-deux est partout en éducation. D’abord à travers la posture que j’appelle ni-ni, défendue par la psychanalyse, dans un objectif de prévention des névroses : ni rigidité ni laxisme, mais souplesse. Il faut trouver la juste distance, entre trop proche et trop éloigné du sujet à éduquer, entre trop de présence et trop d’absence, à l’image de la « mère suffisamment bonne » de Winniccott. Cet aspect de l’entre-deux est bien sûr toujours actuel, sachant que la plus grande difficulté en éducation réside justement dans l’évitement des excès et des dérives : trouver l’entre-deux et le tenir dans la durée.  Dans la suite de mon parcours, à la lecture de Daniel Sibony, j’ai découvert d’autres facettes de l’entre-deux, que j’ai relié aux situations de handicap et de violence en éducation, pour mieux les comprendre. Ma première publication sur l’entre-deux date de 2002, et s’intitule : « L’entre-deux de l’intégration et l’intégration de l’entre-deux à l’école maternelle ». Je ne l’ai jamais quitté par la suite ; c’est devenu mon fil conducteur.

Je conçois l’entre-deux comme une posture soucieuse de prévenir l’exclusion. Ce que le handicap et la violence ont en commun, c’est précisément la menace de l’exclusion, ne serait-ce que « de l’intérieur », selon l’expression de Bourdieu. Je considère le handicap et la violence comme des rencontres manquées en contexte scolaire. C’est le regard exclusif sur les différences qui vient masquer les points communs, une situation que j’appelle le « manque d’entre-deux ». La rencontre est une entrée par les points communs qui font lien, et non par les différences qui divisent et distancient. Trouver l’entre-deux, c’est trouver ce qui fait lien avec l’enfant, l’adolescent, et aussi l’adulte en formation. Chacun doit se sentir à sa place, reconnu et accompagné dans sa démarche formative.

Dans votre livre, vous déclinez l’entre-deux sous trois formes : les passages, les identités, la posture, pouvez-vous préciser et peut être illustrer par un exemple ?

Les passages à plus haut risque d’exclusion pour tous, sont clairement ceux qui vont de la famille à l’école (l’entrée à la maternelle), et de l’école primaire au collège (entrée dans l’adolescence). Les identités les plus touchées par le risque d’exclusion sont celles considérées comme les plus problématiques au regard des objectifs d’apprentissages et de socialisation. Le handicap mental est le plus touché par l’exclusion sociale et le plus redouté des enseignants. La rencontre est particulièrement difficile lorsque les sujets sont peu réceptifs à la pédagogie, par exemple les élèves avec autisme qui ne restituent pas leurs acquis scolaires et leur plaisir d’apprendre, les élèves avec des troubles du comportement qui utilisent toutes formes de résistance plus ou moins violentes pour se faire entendre…

Je définis la posture comme « une orientation constante du penser ». Je dis le penser plutôt que la pensée, car le penser intègre les éléments inconscients dans la rencontre avec l’autre, et ne s’exprime que partiellement par des mots. La posture véhicule des non-dits.

L’entre-deux comme posture nous invite à dépasser les clivages identitaires. Par exemple : handicapé/non handicapé, français/immigré « et autres "couples pervers" qui renvoient à ce couple pervers plus fondamental, à savoir identité/différence », comme le dit Sibony (2009, p. 225). Penser l’entre-deux, c’est au contraire laisser du jeu (et du je) dans les espaces pour s’ouvrir au tiers : trouver les points communs pour communiquer, savoir laisser place à l’autre, différent et singulier. Dans cette perspective, je développe les « besoins éducatifs pour tous » comme point de départ de la rencontre, sur la base de notre humanité commune : besoin des fonctions maternelle et paternelle pour s’humaniser, besoin de valorisation de soi pour alimenter la confiance en soi (apports narcissiques), besoin de soutien social et scolaire (lutte contre l’angoisse), besoin d’un rapport positif au savoir, besoin de liens aux enseignants et au groupe de pairs (lien d’identification).

La relation pédagogique n’est jamais neutre et le rapport au savoir est chargé d’affects. Le lien d’identification aux enseignants est très important. Il arrive que l’attrait pour une matière soit entièrement conditionné par un lien fort d’identification à l’enseignant. À l’inverse, une matière peut être délaissée ou même détestée en raison du manque d’identification à l’enseignant.

L’exemple le plus courant du manque d’entre-deux s’illustre par le déni des difficultés rencontrées par un élève. Cette posture s’exprime généralement dans ces termes : « c’est facile », ou encore « c’est pourtant facile ! » lorsqu’un élève se trouve en difficulté face à un exercice ou un problème à résoudre. Cette posture bloque la rencontre, empêche les processus d’identification d’opérer, et au final, incite davantage au découragement qu’à l’effort. Au contraire, dire en substance : « oui, je sais que c’est difficile, j’ai rencontré moi aussi ces difficultés, mais j’ai travaillé et j’ai réussi à les surmonter. Je sais que toi aussi tu peux y arriver ». Ne pas nier les difficultés mais soutenir les efforts des élèves pour les surmonter, miser sur les points communs qui vont pousser les élèves à donner le meilleur d’eux-mêmes dans les tâches scolaires.

Au final vous questionnez la formation des professionnels, quelles sont les pistes ou orientations proposées ?

Je vois deux volets importants dans la formation des professionnels. Le premier porte sur la connaissance de leur public à éduquer ou à former. Cette connaissance ne passe pas seulement par des savoirs d’ordre sociologique, même si ces aspects sont importants. La connaissance de son public ne passe que dans une moindre mesure par les classifications des anomalies de fonctionnement, qui concernent en premier lieu le milieu médical. Le point de vue biomédical et le point de vue éducatif sont deux approches différentes. On ne demande pas à l’enseignant, au formateur, de se transformer en médecin. Sa responsabilité et son pouvoir d’agir n’en est pas moindre pour autant. Quelles que soient nos différences et nos limitations, nous sommes tous le résultat d’une éducation, donc de rencontres et de liens. C’est dans la connaissance de l’être humain dans sa globalité qu’il faut progresser dans les métiers de la relation à autrui.

C’est pourquoi la formation des professionnels doit passer par la prise en compte des besoins humains fondamentaux et des besoins éducatifs pour tous. Encore faut-il que ces besoins soient connus des professionnels, donc enseignés dans leur parcours de formation. Je propose un socle commun de formation en sciences de l’éducation pour tous, avant toute forme de spécialisation disciplinaire.

Afin d’être en mesure de prendre en compte les différences sans les stigmatiser, il est nécessaire d’ajouter au premier volet de la connaissance de l’autre, un deuxième volet portant sur la connaissance de soi. Un travail sur soi et sur sa propre posture d’enseignant, d’éducateur ou de formateur, est indispensable, en formation initiale et continue. Les groupes de parole et d’analyse de pratiques, lorsqu’ils sont menés par des professionnels formés et compétents, sont des outils précieux pour la formation. Les métiers de la relation à autrui nous engagent en tant que personnes, dans notre intimité, notre histoire, nos valeurs. Nous devons nous-même en tant que professionnels se sentir valorisé, soutenu, relié par un sentiment d’appartenance à un groupe professionnel. L’important est toujours de trouver l’entre-deux, dans le lien éducatif comme dans le lien professionnel.

Thierry Ardouin : Je vous remercie vivement pour cet échange et votre apport très riche et dense. J’invite toute personne ou structure intéressée par votre approche à poursuivre les échanges avec vous.

Thierry Ardouin

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