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Enseignement de l’Education aux médias et à l’Information (EMI) à l’université : le maillon faible

Analyse de Divina Frau-Meigs, sociologue des médias

A l’heure où l’Education aux Médias et à l’Information (EMI) est déclarée « priorité stratégique de défense » par l’OTAN et que la Directive des Services des Médias Audiovisuels en fait une obligation pour les Etats-Membres, alors qu’elle est sollicitée de toutes parts pour faire face au désarroi des professionnels de santé, de culture, et autres secteurs d’activités dont la formation des adultes et l’animation, quid de la formation initiale et continue dans le secteur ?

Une première analyse de l’offre de formation actuelle dans l’enseignement supérieur révèle que les formations offertes présentent très peu l’intitulé « Education aux Médias et à l’Information ». Deux sur les 75 universités du paysage français.  Il existe une formation au CAPES doc depuis 2013 qui forme les professeurs-documentalistes dont la première mission est désormais l’éducation aux médias au CDI. Mais les formations au CAPES doc sont hétéroclites dans leur prise en compte de l’EMI par rapport à la documentation en tant que telle.

L’hétérogénéité est prépondérante dans l’offre de formation hors CAPES doc. Deux formats principaux se présentent : le MEEF (Métiers de l’Enseignement, de l’Éducation et de la Formation), diplôme de niveau national, le DU (Diplôme Universitaire), localisé au sein d’un établissement.

  • Côté DU, Lyon 1, avec l’ENSSIB, propose une formation hybride et à distance, avec un parcours EMI dans le cadre de sciences de l’information et des bibliothèques (https://inspe.univ-lyon1.fr/formation/offre-de-formation/du-education-aux-medias-et-a-linformation). Elle dure un an, à partir de Bac + 2, pour les personnels de l’éducation (enseignants 1er et 2nd degré, personnels d'encadrement, de direction, de vie scolaire), éducateurs, personnels de bibliothèques, médiateurs numériques. Le coût varie selon la prise en charge individuelle (1020 €) ou la prise en charge employeur (2020 €). Dans le cadre de l’Ecole Supérieure de journalisme de Lille (ESJ), établissement privé, un DU en partenariat avec l’ENS-Saclay est délivré à distance. Le public visé est aussi très mixte : journaliste, enseignant, bibliothécaire, éducateur, agent territorial, médiateur culturel, coordinateur de projets culturels et associatifs. Les frais d’inscription s’élèvent à 6 000 euros pour un an dans le cadre de la formation continue. A noter aussi dans cet établissement, un département dédié à l’éducation aux médias et à l’information, ESJ Juniors depuis 2019 (https://esj-lille.fr/esj-juniors-education-aux-medias).

Dans la plupart de ces formations, la logique pédagogique EMI, centrée sur les compétences liées à la maîtrise des environnements multimédias, semble prévaloir. Elles se caractérisent aussi par l’accompagnement de projets, avec la possibilité de construire des dispositifs adaptés à l’environnement institutionnel et d’adopter une posture professionnelle, y inclus par la prise en compte des résultats de recherche.

Si on élargit le champ au-delà de la mention « EMI », pour y rajouter le « fact checking », considéré comme de la « news literacy », deux sur les 14 existantes de journalisme existantes en font spécifiquement, comme l’Ecole Publique de Journalisme de Tours (EPJT) (https://epjt.fr/le-master/) et l’Institut Pratique du Journalisme (IPJ) de Paris-Dauphine (https://www.eucheck.fr/2018/12/20/ipj-dauphine-a-lheure-du-fact-checkin…).

L’offre, pour éparpillée qu’elle soit, montre une oscillation entre le journalisme et la documentation. Le grand manquant dans le spectre des littératies liées à l’EMI sont les sciences de la data et du numérique et les mentions « humanités numériques » plus encore que les sciences de l’information et de la communication ou encore les sciences de l’éducation. 

Les retombées en formation initiale et continue sont hétérogènes, avec une distribution très inégale sur tout le territoire. Les quelques formations montrent toutefois qu’il est possible de faire de l’EMI de manière non diluée dans d’autres formations. Dans tous les cas le parent pauvre semble être la recherche.

Cette situation émergente pointe les pistes d’expansion et de développement à venir. Elle indique le passage possible d’une traditionnelle « éducation à » à un enseignement à part entière. Pour ne plus être un maillon faible, l’EMI doit sortir du simple cadre d’une compétence transversale dans les programmes pour aller vers un parcours complet, avec sa propre épistémologie, son propre périmètre, ses modes de faire et sa recherche et son évaluation.  Cela permettrait aussi de l’inscrire dans le programme de base, de la primaire à la terminale avec des enseignants et animateurs formés et légitimes. Et de donner plus de légitimité aux professeurs documentalistes et aux pratiques pédagogiques multi-acteurs, sans pour autant dénier l’enrichissement qu’elle apporte transversalement aux autres disciplines, au même titre que savoir lire et écrire enrichit la mathématique ou l’histoire.

A défaut, pour faire face à une demande croissante, l’espace de formation à l’EMI est investi par des associations ou des entreprises qui montent des formations payantes. L’effet d’aubaine est déjà perceptible. La certification est en préparation, pour les journalistes pigistes  (https://cfdt-pigistes.fr/2021/03/25/education-aux-medias-bientot-une-certification-pour-les-journalistes-intervenants/).  Pour monter en puissance dans le système français et distribuer la formation à l’EMI plus largement sur les territoires, les universités vont devoir l’inscrire dans le référentiel national métiers, le Répertoire Opérationnel des Métiers et des Emplois (ROME) avec ses compétences propres (au-delà de la citoyenneté et de l’esprit critique), au-delà du simple professorat. Cela implique aussi de repréciser les secteurs d’activité concernés par l’EMI : collectivités territoriales, associations, administrations publiques de la jeunesse, organisations avec dispositifs de formation. De belles perspectives à venir.

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