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Agir par les tiers-lieux dans un monde catastrophé (part.1)

Récit d'un bio-hacker qui se saisi des tiers-lieux pour encapaciter les citoyens face aux catastrophes naturelles, industrielles et technologiques

CCbySA

[Source photo : http://comscicomca.org/2020/06/22/xavier-coadic/ - Licence CC BY SA 4.0 international par Le Biome Hacklab"  ]

 

PARCOURS D'UN BIOHACKER

 

Au début des années 2000, Xavier Coadic débute une carrière de pompier professionnel à Marseille. Cette expérience l’amène à intervenir sur différents types de pollutions et de risques pour l'environnement. Après plusieurs années de pratiques intenses, il décide de revenir à sa première passion pour la biologie. C’est dans ce contexte qu’il découvre à Rennes des laboratoires communautaires dédiés aux sciences du vivant, les biohackespaces. Il décide d’approfondir ce type de pratique et explore les potentialités du hacking et du biohacking. Le biohacking est une approche des sciences naturelles (en particulier la biologie et la chimie) qui s’inscrit en dehors des cadres académiques, gouvernementaux ou commerciaux. Assimilés à la démarche des hackers dans le domaine informatique, les biohackers oeuvrent pour un libre accès aux outils d'étude et d'analyse du vivant.

En 2013, avec quelques amis - de tous âges, diplômés ou non, Xavier créer le Biome, un laboratoire de rencontres et de prototypage dédié aux expérimentations qui s'inspirent, imitent et copient les formes, matières, processus et systèmes présents dans la nature, le biomimétisme. Avec cette casquette, il parcourt la France pour proposer des expériences scientifiques participatives, il enseigne dans des écoles d’ingénieurs et anime des ateliers de biologie populaire dans des cafés. Aujourd’hui il collabore avec l’ONG Tactical Tech sur le projet Exposing The Invisible, pour développer le concept de bio-investigation à la croisée de l’investigation citoyenne et de l’usage des sciences du vivant afin de révéler des évènements passés dans l’environnement.

 

PEUT-ON FAIRE DE L'INVESTIGATION AVEC LES CITOYENS ?

La question de l’investigation fait référence à des pratiques utilisées dans plusieurs champs professionnels. Pour un journaliste, il s’agit de faire des recherches approfondies sur un même sujet pour découvrir des informations et des faits inédits. Pour un policier, il s’agit d’enquêter sur des infractions. L’investigation est aussi utilisée comme méthode de recherche dans les sciences humaines et sociales ou bien dans les sciences du vivant pour explorer des champs, des évènements ou des situations. Bien qu’encore peut répandu, le hacking et le biohacking sont des pratiques parfaitement adaptées aux exigences de l’investigation. Par exemple, l’analyse en profondeur d’un logiciel, ou bien la retro-ingénierie (l’étude de n’importe quel objet pour déterminer son fonctionnement interne) constituent des formes très performantes d’investigation.

Cette vision de l’investigation est très proche du concept anglais de Citizen Investigation qu’a notamment introduit le Public Lab depuis 2010. Le Public Lab est une ONG qui fait de la recherche environnementale sous un modèle connu sous le nom de science communautaire. Le Public Lab est initialement une initiative populaire visant à prendre des photographies aériennes de la marée noire de BP dans le golfe du Mexique en 2010. Depuis lors, le Public Lab à lancé de nombreux projets, notamment un spectromètre open source, une caméra multispectrale et un microscope à faible coût. Ce type d’investigation qui implique la participation de tous réinterroge en profondeur la manière de faire des études environnementales – par exemple en cas de pollution due à une catastrophe ou due à des activités industrielles plus anciennes.

FIchier Scoby

[ Source photo:  Licence CC BY SA 4.0 international par Le Biome Hacklab]

EXPÉRIENCE D'INVESTIGATION À PARTIR DE LA POLLUTION AU D'UN SANG D'UN RUISSEAU EN BRETAGNE

Note de l'auteur : J'ai demandé à Xavier de me raconter cette expérience que je connaissais déjà pour l'avoir découverte dans le blog de Sylvia Fredriksson. J'ai finalement préféré restitué ici un extrait l'interview originale car elle m'a semblé plus spontanée. C'est aussi une manière de rendre hommage au travail que Sylvia à réalisé auprès des commoners.

Xavier Coadic: "...le 14 juin 2019, dans la commune de Châteaubourg qui se situe à un peu plus d’une vingtaine de kilomètres de Rennes, un ruisseau, affluent de la Vilaine, s’est teinté de rouge, pollué par le sang provenant d’un abattoir qui donne sur ce versant de la rivière.

Une image qui marque les imaginaires comme le quotidien. Pas besoin d’avoir fait beaucoup d’études pour comprendre que notre rapport à l’eau est vital, d’un point de vue biologique et historique. L’homme s’est construit autour des cours d’eau et des façades maritimes.

C’est arrivé le 14 juin 2019. Et cela m’a mis hors de moi, notamment parce que j’ai une histoire personnelle, familiale et collective avec cette commune. J’ai étudié là-bas. J’étais au collège là-bas. J’y ai eu des amis. J’y ai fait mais mes premières aventures hors des sentiers battus. Et j’ai encore la famille qui y vit. 

Alors, le 14 juin 2019, quand j’assiste à la catastrophe aux actualités alors que je suis à Rennes, c’est-à-dire à 20 minutes de train ou de voiture, je suis profondément choqué. Il est impossible que ces choses là arrivent, en 2019. Il est impossible que cette information soit traitée par la presse de manière aussi triviale, à la manière d’une dépêche AFP.

C’est ce que l’on appelle un accident industriel, qui marque les esprits et les imaginaires. Un accident qui affecte encore plus particulièrement la personne que je suis, du fait de l’histoire familiale et collective qui me relie à ce territoire et ce paysage, et du fait de mon engagement écologiste, de mes pratiques dédiées aux écosystèmes et à leur préservation. J’ai reçu cet événement avec beaucoup de violence.

J’ai eu l’information le 14 juin. Directement, j’ai décidé d’aller sur place. Je pars de Rennes et je charge du matériel pour pouvoir travailler sur cette situation : du matériel de prélèvement et d’analyse, du matériel de médiation.  Je connais encore, dans la commune de Châteaubourg, quelques personnes. Je pars en me disant qu’il faut que je fasse une action, sans savoir véritablement laquelle. Cette forme de réaction s’explique en partie de par mon passé professionnel et personnel. Je savais que j’avais des compétences et des savoir-faire, sans pour autant me substituer aux services de secours, aux pompiers ou la gendarmerie.

Pour moi, il manquait quelque chose face à cet événement. Il manquait une véritable action citoyenne pour s’emparer de cette catastrophe industrielle.

Même si cette catastrophe était micro, il s’agissait de pouvoir faire à la fois quelque chose sur l’urgence – sur la catastrophe en elle-même, mais aussi d’essayer d’imaginer des dispositifs, des pratiques et des processus qui s’inscriraient dans un temps plus long.

Il s’agissait de s’installer à l’endroit de la catastrophe pour se ressaisir de l’espace physique comme de l’espace informationnel.

Il s’agissait de traiter de l’information, et notamment de la donnée environnementale, sur cette catastrophe là mais aussi plus largement sur l’historique des situations dans cette commune, sur le rapport de cette commune avec les entreprises et les industries implantées sur ce bassin versant.

Il s’agissait de se projeter sur un terrain d’opération, tel qu’on le nomme dans les opérations spéciales d’où j’ai retiré quelques savoirs faire. Un peu comme si j’avais été entraîné pendant des années, et que je déployais ces méthodes très rapidement, de manière automatique et selon une sorte de réflexe conditionné. Petit à petit se sont ensuite posées les questions du pourquoi, du comment et de la temporalité sur place. On parle de sang animal dans une rivière. Donc, je me suis protégé. J’ai des connaissances et des habitudes face à ces situations. J’avais des gants jusqu’aux épaules. J’ai aussi beaucoup utilisé un système de perche pour pas être en contact, au regard des risques d’accidents viraux et infectieux incommensurables. Il s’agit de ne pas se mettre en danger soi-même, de ne pas montrer un mauvais exemple à la population, et de ne pas entrer en conflit de pratique avec la gendarmerie ou les pompiers.

J’ai fait des prélèvements à la main, avec des protections et en m’appuyant sur des protocoles. J’ai mis des choses dans des éprouvettes, des béchers, des boîtes de Petri. Des choses finalement assez classique quand on a l’habitude du geste. Ce n’est pas du tout un protocole universitaire ou de recherche. C’est davantage une pratique tierce. Il y a quelques années, on parlait de tiers scientifique à Sciences Po Lyon. À l’époque, j’avais plus ou moins bien pris le terme, ou plutôt, je m’étais moqué de la personne.

Il s’agissait de se projeter sur un terrain d’opération, de manière à en avoir, à titre personnel, une compréhension plus fine, et avec l’espoir que je pourrai partager ces prélèvements à d’autres associations, ONG ou  laboratoires institutionnels qui n’auraient pas pu venir sur le terrain.

Il s’agissait aussi de profiter du fait que ce soit sur place pour rencontrer ou retrouver des personnes sur place, dans cette petite ville de Châteaubourg dont la population oscille autour de 7000 âmes

Je souhaitais instaurer un dialogue autour de ce que la catastrophe industrielle avait comme effet sur les individus, sur ce qu’elle projetait dans l’immédiateté et l’urgence, et ce qu’elle faisait sur les imaginaires et le rapport au paysage. Il s’agissait aussi de comprendre ce que l’on pouvait faire ensemble. 

Je n’étais pas là pour imposer un espèce d’hôpital de campagne et prenait soin à ce que mon approche ne soit pas colonialiste, en quelque sorte..."

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